L’Organisation régionale africaine de la Confédération syndicale internationale (CSI-Afrique, www.ituc-africa.org ), représentant plus de 18 millions de travailleurs sur l’ensemble du continent, commémore la Journée des droits de l’homme 2025 et le 77ᵉ anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH) dans un contexte marqué par de profondes contradictions. Alors que le thème « [Droits humains], nos essentiels de tous les jours » rappelle que ces droits constituent le socle d’une vie digne, pour des millions d’Africains, ces essentiels demeurent rares, précaires ou totalement hors de portée.
La DUDH affirme que la dignité humaine repose non seulement sur les libertés civiles et politiques, mais également sur les droits économiques et sociaux, notamment le droit au travail décent, à la protection sociale, à l’égalité et à l’accès aux services publics.
Or, ces fondements sont aujourd’hui fragilisés par des défaillances de gouvernance et par des choix politiques privilégiant l’austérité, l’extraction et l’accumulation par les élites, au détriment d’un développement centré sur les populations.
L’insécurité est devenue la norme sur l’ensemble du continent. Les conflits, la violence politique, le terrorisme et la militarisation continuent de déraciner des communautés et de détruire des moyens de subsistance, réduisant l’espace démocratique et faisant taire la voix des travailleurs.
Parallèlement, les inégalités ont atteint des niveaux dangereux et déstabilisants. D’immenses concentrations de richesse coexistent avec une pauvreté croissante, et ces inégalités sont marquées par le genre : les femmes sont majoritaires dans les emplois faiblement rémunérés, informels et précaires, et supportent le poids du travail domestique non rémunéré, des écarts salariaux persistants et des conditions de travail souvent dangereuses.
Les jeunes portent un fardeau exceptionnellement lourd. Bien que l’Afrique soit le continent le plus jeune de la planète, des millions de jeunes sont confrontés au chômage, au sous-emploi et à une informalisation croissante du travail. L’éducation ne garantit plus l’accès à l’emploi, et l’emploi lui-même ne garantit plus ni la dignité ni la sécurité. Cette situation révèle une fracture profonde du contrat social.
À mesure que les opportunités s’évanouissent, la frustration et le désespoir s’installent. De nombreux jeunes se tournent alors vers la drogue et l’alcool comme mécanismes d’adaptation, ce qui mine leur productivité et hypothèque leur avenir en silence. D’autres deviennent de plus en plus vulnérables au recrutement par des groupes extrémistes violents, en quête d’appartenance, de revenus et de sens, des besoins que les marchés du travail défaillants et les systèmes de protection sociale insuffisants ne parviennent pas à satisfaire.
Les politiques d’austérité, la discipline budgétaire dictée par la dette et le sous-investissement chronique ont affaibli les systèmes de protection sociale et vidé les services publics de leur substance.
Les travailleurs migrants, les travailleurs informels et ceux en emploi précaire en subissent les conséquences les plus graves, tandis que les nouvelles formes de travail continuent de transférer les risques aux travailleurs et d’éroder les protections collectives.
Au cœur de ces crises se trouve une défaillance profonde de la gouvernance et de la redevabilité. Chaque année, les flux financiers illicites siphonnent des milliards d’euros des économies africaines, tandis que des systèmes fiscaux régressifs protègent les grandes fortunes et privent les États de ressources essentielles.
Lorsque les gouvernements ne peuvent plus financer la dignité, les droits humains ne sont plus qu’une simple déclaration sur le papier.
Les syndicats appellent donc les gouvernements à repenser les politiques d’austérité, à lutter contre les flux financiers illicites et à mettre en place une fiscalité progressive, y compris une taxation efficace des hauts revenus, afin de renforcer la mobilisation des ressources nationales.
Ces ressources doivent être allouées au financement d’une protection sociale universelle, à la fourniture de services publics de qualité et à la création d’emplois décents, en particulier pour les jeunes.
En partenariat avec l’Union africaine et l’OIT, les gouvernements doivent également intensifier les initiatives d’autonomisation des jeunes, comme le programme de l’OUA et de l’OIT pour l’emploi et l’autonomisation des jeunes (YES), afin de garantir de véritables passerelles entre l’éducation et l’accès à des emplois décents.
Il est essentiel que les gouvernements veillent à ce que la démocratie réponde véritablement aux besoins des populations.
Les systèmes démocratiques ne peuvent perdurer lorsque les citoyens vivent dans l’insécurité, l’exclusion et l’indignité.
La démocratie doit produire des bénéfices sociaux et économiques concrets permettant de restaurer la dignité, de reconstruire la confiance et de permettre aux populations de satisfaire leurs besoins essentiels dans un climat de sécurité et de respect de soi.
Les syndicats continueront de porter ces revendications par le biais de la négociation collective, de la mobilisation, de l’éducation et du dialogue social, en défendant les droits des travailleurs, en renforçant la redevabilité démocratique et en reconstruisant le contrat social.
En cette Journée des droits de l’homme, la CSI-Afrique réaffirme que nos besoins essentiels ne sont ni des privilèges ni des actes de charité, mais des droits. Les défendre est une responsabilité que les travailleurs ne peuvent abandonner et une tâche que les gouvernements ne peuvent plus repousser.
Signé à Lomé, Togo, le 10 décembre 2025.
Akhator Joel Odigie
Secrétaire général
, CSI-Afrique