Madame la Très Honorable Députée,
Nous vous écrivons au nom des travailleuses et travailleurs africains, sous la bannière de l’Organisation régionale africaine de la Confédération syndicale internationale (CSI-Afrique), pour exprimer notre profonde préoccupation et notre désaccord sans équivoque face à votre position récente, opposée à la résolution des Nations unies relative à l’esclavage et aux réparations.
Votre affirmation selon laquelle le Royaume-Uni aurait dû voter contre cette résolution plutôt que de s’abstenir, au motif qu’il aurait « mené la lutte pour mettre fin à l’esclavage », reflète une lecture sélective de l’histoire qui ne tient pas compte de la continuité des formes d’exploitation ayant structuré les relations entre la Grande-Bretagne et l’Afrique.
Si l’abolition de la traite transatlantique est un événement historique important, elle n’a nullement marqué la fin de l’exploitation. Elle a été suivie par une domination coloniale formelle au cours de laquelle les terres, la main-d’oeuvre et les ressources africaines ont été systématiquement exploitées pour soutenir l’industrialisation européenne, souvent au moyen de systèmes coercitifs prolongeant les logiques de dépossession antérieures. Les conséquences économiques et sociales de cette période alimentent encore aujourd’hui les inégalités structurelles auxquelles sont confrontés les travailleuses et travailleurs africains.
De plus, l’héritage de cette exploitation ne s’est pas arrêté avec les indépendances politiques. Les dynamiques économiques internationales contemporaines reflètent en effet toujours des asymétries néocoloniales, notamment à travers des relations commerciales inéquitables, des chaînes de valeur extractives, une dépendance à la dette et une marginalisation persistante des économies africaines au sein des structures de gouvernance mondiale. Ces réalités ne sont pas abstraites ; elles se traduisent concrètement par la précarité de l’emploi, la compression des salaires, l’affaiblissement des services publics et la limitation des possibilités [d’accès à des moyens de subsistance décents et durables] pour des millions de travailleuses et travailleurs africains.
Il est donc à la fois préoccupant et regrettable que l’appel aux réparations soit présenté comme une charge injustifiée pour les contribuables, plutôt que reconnu comme une démarche légitime et nécessaire de responsabilité historique et de justice réparatrice.
Les réparations ne relèvent pas d’une logique punitive. Elles visent la reconnaissance, la réparation et la transformation. Elles constituent un impératif moral et politique pour répondre aux conséquences durables de l’esclavage et de la colonisation, notamment le sous-développement, les inégalités et les injustices systémiques.
Si le Royaume-Uni a joué un rôle déterminant dans l’abolition de l’esclavage, il devrait également faire preuve aujourd’hui d’un leadership cohérent en soutenant les initiatives internationales visant à garantir que de tels crimes contre l’humanité ne soient ni oubliés ni répétés. Soutenir cette résolution aurait témoigné d’un engagement clair en faveur des droits humains universels et de la responsabilité historique.
L’histoire ne peut être réécrite. Mais elle peut — et doit — être reconnue, et ses conséquences doivent être traitées avec lucidité et responsabilité. Pour les travailleuses et travailleurs africains, l’abstention du Royaume-Uni sur cette question est profondément regrettable. Nous attendons donc du Royaume-Uni qu’il fasse preuve de leadership en promouvant des politiques et des initiatives diplomatiques en faveur de la réparation des injustices historiques commises à l’encontre de l’Afrique, plutôt que d’adopter une posture d’indifférence.
Veuillez agréer, Madame la Très Honorable Députée, l’expression de notre très haute considération.
Signé au nom de 18 millions de travailleuses et travailleurs africains, à Lomé (Togo), le 30 mars 2026.
Le Secrétaire Général de la CSI-Afrique
Akhator Joel Odigie