La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) est l’initiative économique la plus ambitieuse jamais entreprise sur le continent. Son objectif est de créer un marché unique continental, d’approfondir l’intégration économique et de dynamiser les chaînes de valeur régionales. L’accord repose sur huit protocoles clés couvrant le commerce des marchandises, le commerce des services, l’investissement, les droits de propriété intellectuelle, le commerce numérique, la politique de concurrence, le règlement des différends, ainsi que la place des femmes et des jeunes dans le commerce. Pourtant, malgré son envergure et ses promesses, ce projet phare d’intégration africaine présente une omission révélatrice : les travailleurs africains.
Selon les syndicats du continent, le succès de la ZLECAf ne doit pas être évalué uniquement en fonction du volume ou de la valeur des échanges commerciaux, mais plutôt en fonction du nombre d’emplois décents créés et du nombre de personnes sorties de la pauvreté. Sans la participation active des travailleurs, la mise en œuvre de la ZLECAf risque d’aggraver les inégalités existantes au lieu de promouvoir une croissance inclusive.
Faire une place aux travailleurs à la table des décisions ne relèvent pas d’une inclusion symbolique. Il s’agit d’un impératif stratégique pour mieux comprendre la complexité des dynamiques de marché et recueillir des informations de terrain sur les effets de la libéralisation tarifaire, qu’il s’agisse de la création d’emplois, de la fermeture d’usines, de l’expansion de l’économie informelle ou de l’érosion des salaires.
C’est dans ce contexte que l’Organisation régionale africaine de la Confédération syndicale internationale (CSI-Afrique), en collaboration avec Trades Union Congress Aid (TUC Aid), l’organisme caritatif et de développement du Trades Union Congress (TUC) du Royaume-Uni, a mené des interventions stratégiques avec les syndicats du Cameroun en 2024 et 2025. Ces actions, menées en collaboration avec la Confédération des syndicats autonomes du Cameroun (CSAC), la Confédération syndicale des travailleurs du Cameroun (CSTC), l’Union des syndicats libres du Cameroun (USLC), la Confédération des services publics (CSP) et des syndicats de base, visaient à renforcer les capacités syndicales et à garantir une participation effective des syndicats à la mise en œuvre de la ZLECAf.
Sur la période de deux ans, plusieurs étapes clés ont été franchies :
– 1. Relance du dialogue structuré et renforcement des capacités : Les échanges ont permis de rouvrir le dialogue et d’élaborer puis de mettre en œuvre une feuille de route validée sur six mois. Celle-ci a notamment intégré un atelier de formation organisé à Yaoundé, au Cameroun, en avril 2024, qui a permis aux syndicalistes d’acquérir une compréhension approfondie des protocoles de la ZLECAf.
– 2. Reconnaissance institutionnelle et engagement des autorités : À la suite d’une mission conduite par la CSI-Afrique en juillet 2025, les organisations syndicales camerounaises ont obtenu des engagements préliminaires du ministère du Commerce et du négociateur en chef visant à associer les syndicats aux activités techniques de mise en œuvre de la ZLECAf au Cameroun.
– 3. Appropriation populaire du débat sur la ZLECAf : Les syndicats camerounais ont déplacé le débat sur la ZLECAf des bureaux vers l’espace public, mobilisant un soutien de terrain et un enthousiasme pour la transformation économique de l’Afrique qui ont dépassé les attentes des pouvoirs publics.
– 4. Consolidation des alliances pour l’inclusion et la transparence : Enfin, les syndicats ont engagé la construction de coalitions avec les organisations de la société civile, renforçant ainsi les revendications collectives en faveur de l’inclusion, de la transparence et de la redevabilité dans les accords commerciaux.
Au Cameroun, un décret du Premier ministre limite la composition du Comité national de mise en œuvre (CNMO) à onze membres. Or, les organisations syndicales ne font pas partie de ce comité, ce qui constitue une omission grave au regard du rôle central du CNMO dans la supervision de la mise en œuvre de la ZLECAf. Cette situation doit être corrigée de toute urgence.
Cette exclusion est non seulement économiquement myope, mais elle est également contraire aux principes du tripartisme consacrés par les normes de l’Organisation internationale du travail (OIT), qui sont fondés sur la représentation, la participation et le dialogue social. Bien que le ministère du Commerce se soit engagé à associer les syndicats à certaines « activités techniques », cette mesure reste insuffisante. Tant que le décret du Premier ministre continuera de restreindre l’adhésion au CNMO, les organisations syndicales resteront structurellement exclues des instances de décision essentielles à la mise en œuvre de la ZLECAf.
Faisant écho aux positions largement partagées par les organisations syndicales à travers le continent, les syndicats camerounais ont réaffirmé avec force la nécessité de disposer d’un siège à la table des décisions et de jouer un rôle effectif dans la mise en œuvre et le suivi de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
À cet effet, les organisations syndicales du Cameroun ont formulé les recommandations politiques suivantes à l’intention du Gouvernement :
– 1. Demande de révision législative : Les syndicats appellent à la révision du décret du Premier ministre qui restreint la composition du Comité national de mise en œuvre (CNMO), afin de permettre l’inclusion des partenaires sociaux, notamment les organisations syndicales, conformément aux principes du tripartisme de l’Organisation internationale du Travail (OIT) et aux bonnes pratiques de gouvernance.
– 2. Exigence d’une participation technique institutionnalisée : Les syndicats demandent à être formellement intégrés aux sous-comités techniques et thématiques de la ZLECAf, ainsi qu’à bénéficier d’un accès effectif aux documents de travail du CNMO et aux processus de consultation y afférents.
– 3. Demande d’un suivi-évaluation fondé sur des données probantes : Les syndicats du Cameroun préconisent la mise en place, au sein du CNMO, d’un mécanisme de suivi-évaluation (S&E) centré sur le travail, permettant de suivre la création d’emplois, l’évolution de l’informalité et les impacts de genre de la mise en œuvre de la ZLECAf. Ce mécanisme doit être dûment doté en ressources, institutionnellement ancré au sein du CNMO et mis en œuvre avec la participation effective des organisations syndicales.
Grâce à ces actions, la CSI-Afrique continue de démontrer son leadership continental dans la construction d’une Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) centrée sur les peuples, une ZLECAf qui place le travail décent et la justice commerciale au cœur de la transformation économique de l’Afrique. À l’échelle régionale, elle mobilise les organisations syndicales, renforce leurs capacités d’analyse et de négociation, et affirme avec constance que les réformes commerciales doivent améliorer les conditions de vie des travailleurs plutôt que de creuser les inégalités.
L’expérience du Cameroun illustre de manière éloquente ce leadership à l’œuvre. Elle montre que lorsque les travailleurs sont organisés, informés et engagés de manière stratégique, ils deviennent des partenaires incontournables pour élaborer des politiques commerciales capables de créer des emplois décents, de protéger les droits du travail et de répartir plus équitablement les bénéfices de l’intégration.
Alors que la ZLECAf passe de l’ambition à la mise en œuvre, le rôle de la CSI-Afrique reste essentiel pour garantir que la trajectoire d’intégration du continent africain soit un succès non seulement commercial, mais aussi un projet socialement juste, démocratique et inclusif.