Camarades, soeurs et frères africains,
Nous vous écrivons en tant que travailleurs s’adressant à leurs pairs, avec franchise, intégrité et un sens élevé du devoir. Nous ne cherchons ni à semer la peur ni à alimenter des théories du complot ; nous appelons plutôt à la lucidité et au sens des responsabilités. L’expérience historique démontre que lorsque les travailleurs africains sont éclairés, organisés et solidaires, l’Afrique avance [et maîtrise de son cap]. En revanche, lorsque la division s’installe, d’autres prennent l’initiative de décider à notre place et d’orienter notre avenir.
Aujourd’hui, l’ordre mondial est de nouveau en mutation. Les grandes puissances redéfinissent leur rôle sur la scène mondiale, et nous devons en mesurer pleinement les implications pour l’Afrique.
En février 2026, lors de la Conférence de Munich sur la sécurité à Munich, le Secrétaire d’État des États-Unis, Marco Rubio, a tenu des propos exprimant une certaine nostalgie de la prééminence occidentale et a affiché clairement l’ambition de la restaurer. Il a affirmé que les États-Unis souhaitent « redynamiser l’Occident », en se référant à l’héritage des « grands empires occidentaux ». Il a en outre exhorté les pays alliés à se départir de ce qu’il a décrit comme un sentiment de « culpabilité et de honte » associé à l’histoire coloniale.
Travailleuses et travailleurs d’Afrique, nous devons prêter une attention particulière à de tels propos — non pas seulement avec émotion, mais avec conscience historique et lucidité politique. Les empires ne relèvent pas de la charité. Ils reposent sur l’extraction et ont laissé l’Afrique et d’autres peuples colonisés [appauvris, divisés et] fragilisés. Cette déclaration de Munich ravive le souvenir tragique de la Conférence de Berlin de 1884-1885, qui a consacré le démembrement de l’Afrique et ouvert la voie à l’invasion, à l’exploitation et à la domination coloniale du continent. Le discours à Munich, marqué par une rhétorique extrémiste, constitue une insulte et une menace directe pour les anciennes colonies qui portent encore les cicatrices profondes du colonialisme. Nous rejetons [catégoriquement] et condamnons [sans équivoque] cette déclaration faite à Munich.
Comprendre la logique du pouvoir
Les faits parlent d’eux-mêmes.
En Amérique latine, les États-Unis ont eu recours à des sanctions, à des pressions diplomatiques et même à des mesures coercitives au Venezuela, des responsables de haut niveau ayant ouvertement justifié une intervention et des efforts visant un changement de régime.
Les sanctions et la saisie d’actifs pétroliers ont fortement perturbé l’économie et le commerce du pétrole vénézuélien. Les critiques estiment que ces mesures visent à exercer des pressions et à influencer l’orientation politique du pays.
À Cuba, les blocus économiques et les sanctions ont, selon des rapports internationaux, contribué à des pénuries persistantes touchant les services essentiels, notamment les transports, l’approvisionnement alimentaire et les systèmes de santé. Les horreurs en cours en Palestine se poursuivent sous nos yeux, sans la moindre perspective d’issue. Il y a quelques jours, le président Donald Trump s’est vanté d’avoir installé le nouveau régime syrien et d’être en mesure d’agir sans être inquiété. Les actes d’intimidation attribués à la présidence Trump à l’égard de l’Afrique du Sud n’ont pas échappé à l’attention et ont été largement perçus comme une manifestation arrogante de pouvoir visant à imposer des contraintes.
Dans les analyses internationales, de nombreux experts avertissent que ces actions traduisent une doctrine plus large selon laquelle les pressions économiques, les sanctions et les leviers géopolitiques sont utilisés pour remodeler des gouvernements et sécuriser des intérêts stratégiques, souvent avec des conséquences dévastatrices pour les économies vulnérables. C’est ce que l’histoire qualifie de « tempérament impérial », qui ne s’exprime pas toujours par une colonisation formelle, mais par le contrôle économique, les sanctions, l’endettement comme levier et l’influence politique.
Les dynamiques mondiales des conflits et des rapports de pouvoir
À l’échelle mondiale, les discours militarisés et les narratifs idéologiques reconfigurent les dynamiques de la politique internationale. Des analystes avertissent que les appels à défendre la « civilisation occidentale » et à justifier des interventions à l’échelle mondiale traduisent une vision du monde ancrée dans la domination et la projection de puissance.
Qu’il s’agisse de l’Amérique latine, de l’Afrique, du Moyen-Orient ou d’ailleurs, les conflits en cours nous rappellent que la souveraineté n’est jamais acquise, mais qu’elle doit être préservée par une volonté politique affirmée, une résilience économique et une cohésion sociale. L’Afrique ne doit jamais être réduite au rôle de théâtre des rivalités géopolitiques d’autrui.
Le véritable danger : les divisions internes et l’aggravation des déficits de gouvernance
Mais soyons lucides : les forces extérieures prospèrent là où persistent des faiblesses internes, telles que la corruption, les inégalités, une mauvaise gouvernance, des divisions ethniques et une érosion de la confiance entre les citoyens. Lorsque les institutions s’affaiblissent, les économies vacillent. Et lorsque les économies chancellent, ce sont les travailleurs qui en subissent les premières conséquences.
À travers l’Afrique, plusieurs gouvernements s’emploient à promouvoir l’industrialisation, à renforcer l’intégration régionale, à mettre en œuvre des réformes anticorruption et à investir dans le développement des infrastructures. Ces efforts peuvent être imparfaits, mais ils demeurent nécessaires. En tant que syndicats, nous devons continuer à organiser et à mobiliser nos membres pour exiger, soutenir et défendre des politiques et des programmes progressistes. Nous devons mobiliser pleinement nos moyens d’expression et de représentation afin d’exiger de nos gouvernements qu’ils rendent des comptes, tout en demeurant prêts à formuler des alternatives crédibles et des propositions constructives.
Nous devons renouveler [et réaffirmer] notre engagement collectif à :
• Soutenir les politiques qui créent des emplois décents et favorisent la croissance industrielle.
• Exiger la transparence, l’application rigoureuse des mesures de lutte contre la corruption et une répartition équitable des richesses [et des ressources nationales].
• Renforcer la participation démocratique, tout en préservant [la cohésion et] la stabilité nationale.
• Travailler aux côtés des gouvernements progressistes pour défendre la souveraineté et consolider l’indépendance économique, à travers un dialogue social constructif, non pas comme une forme de capitulation, mais comme l’affirmation de la force organisée des travailleurs.
Unissons-nous pour la libération économique de l’Afrique.
Nos victoires issues de la décolonisation, des luttes de libération et de la défaite de l’apartheid constituent, de toute évidence, le moteur durable qui doit alimenter la poursuite du combat pour concrétiser nos aspirations à un continent pacifique, prospère et socialement juste. Pourtant, le fait que l’Afrique continue d’exporter des matières premières tout en important des produits finis ; que nos économies demeurent grevées par une dette insoutenable ; et que nous subissions des effets de plus en plus graves du changement climatique, parallèlement à une pauvreté persistante et croissante — tout cela constitue des signes évidents d’un progrès encore trop lent et inégal. Ces obstacles ne sont pas insurmontables. Ce sont des défis structurels qui exigent une imagination collective audacieuse, des actions pragmatiques et un renforcement de l’unité continentale.
La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) demeure l’un des instruments les plus stratégiques dont dispose l’Afrique pour réduire la dépendance extérieure, intensifier le commerce intra-africain et renforcer nos capacités industrielles. L’intégration n’est pas une idéologie — c’est une nécessité. C’est une question de survie.
Les travailleurs doivent se mobiliser pour promouvoir :
• La création de valeur ajoutée et une industrialisation durable.
• La protection des terres et des moyens de subsistance.
• Des droits du travail solides tout au long des chaînes de valeur.
• L’emploi des jeunes et le développement des compétences.
• La souveraineté alimentaire et la souveraineté économique.
• La libre circulation des personnes et la mobilité de la main-d’oeuvre.
Un message issu de notre histoire commune
Comme nous l’a rappelé Bob Marley : « Unissons-nous pour l’Afrique — unissons-nous, car nous sortons de Babylone. » L’unité n’est pas une simple formule lyrique — elle est une stratégie.
Le choix qui s’offre aux travailleurs africains
Chers camarades, frères et soeurs,
Nous vivons un moment décisif de l’histoire mondiale. Le monde se reconfigure. Les rapports de force évoluent. De nouveaux blocs économiques émergent. Les ressources stratégiques font l’objet de rivalités accrues. L’Afrique ne peut se permettre d’être spectatrice.
La CSI-Afrique appelle l’ensemble des travailleurs et travailleuses du continent à :
• Être vigilants, informés et organisés ;
• Rejeter toute division fondée sur l’ethnicité, la religion ou les clivages politiques ;
• Renforcer les syndicats et approfondir la solidarité des travailleurs ;
• Engager les gouvernements dans un dialogue social structuré, exigeant et orienté vers des résultats concrets ;
• Soutenir des politiques de développement progressistes tout en exigeant transparence et reddition des comptes ;
• Résister à tout agenda, interne ou externe, qui compromettrait la souveraineté de l’Afrique et son avenir économique.
L’histoire nous enseigne une vérité fondamentale : lorsque les travailleurs africains sont unis, l’Afrique est forte. Soyons lucides, non craintifs, stratégiques, non manipulés, unis, non divisés.
Unissons-nous pour l’Afrique. Notre avenir nous appartient — à nous de le défendre, à nous de le bâtir.
En toute solidarité,
Akhator Joel Odigie
Secrétaire général
CSI-Afrique
Lomé, Togo