L’Organisation régionale africaine de la Confédération syndicale internationale (CSI-Afrique, www.ituc-africa.org) exprime sa solidarité indéfectible avec les travailleurs et le peuple de la République fédérale du Nigeria, alors que le pays est confronté à de graves [et persistantes] préoccupations en matière de sécurité nationale.
Nous félicitons le Président Bola Ahmed Tinubu et son gouvernement pour avoir déclaré l’état d’urgence national face à l’insécurité et pour avoir déployé des effectifs de sécurité supplémentaires ainsi que des ressources accrues afin de protéger les écoles, les communautés et les lieux de travail. Cette décision témoigne de la prise de conscience de l’ampleur de la crise et de la volonté de l’État nigérian d’agir de manière résolue.
Cependant, la dégradation de la situation sécuritaire au Nigeria n’est pas survenue du jour au lendemain. Elle est le résultat de défis structurels profonds et anciens qui doivent être abordés avec honnêteté [et urgence] pour permettre à cet état d’urgence de déboucher sur une paix durable.
Violence croissante
La violence continue de dévaster les régions du nord-est, du nord-ouest et du centre-nord, alimentée par l’insurrection extrémiste, les attaques terroristes, le banditisme organisé et des affrontements meurtriers de plus en plus fréquents entre agriculteurs et éleveurs. Au cours de la seule première moitié de l’année 2025, plus de 2 200 personnes ont été tuées et des millions d’autres ont été déplacées.
L’enlèvement contre rançon est devenu une véritable économie criminelle florissante : près de 5 000 enlèvements ont été enregistrés en l’espace de douze mois, pour des rançons totalisant plusieurs milliards de nairas. Cette activité prédatrice prive les ménages de leurs revenus, déstabilise les communautés et alimente un cycle de criminalité sans fin.
Facteurs structurels : comprendre les racines de la crise
La crise actuelle trouve son origine dans de profondes défaillances socio-économiques et de gouvernance, notamment :
● La marginalisation et l’exclusion : les communautés subissent depuis longtemps le chômage, l’insuffisance des services publics et la corruption systémique, ce qui a érodé la confiance dans les institutions de l’État ;
● Des zones de gouvernance défaillante : dans les zones négligées et mal desservies, des groupes armés ont pris le relais en imposant une taxation coercitive et en exerçant un contrôle territorial ;
● Les pressions climatiques et foncières : la raréfaction de l’eau et la réduction des terres agricoles ont transformé les tensions entre agriculteurs et éleveurs en conflits meurtriers;
● La jeunesse sans perspectives : pour un trop grand nombre de jeunes, la violence est devenue l’une des rares voies de subsistance possibles ;
● Des discours [biaisés et] polarisants : des interprétations religieuses externes attisent les divisions, alors même que toutes les communautés subissent les conséquences de la crise.
Sans s’attaquer sérieusement à ces facteurs sous-jacents, l’insécurité perdurera, même en cas de progrès militaires. Au lieu de chercher des personnes à blâmer, nous formulons les recommandations suivantes :
Une véritable politique de « non-paiement des rançons »
La loi nigériane de 2022 interdisant le paiement de rançons marque une étape décisive dans la lutte contre les incitations financières qui alimentent les activités des groupes criminels. Pourtant, les paiements de rançon se poursuivent, souvent effectués dans la détresse.
Pour mettre en œuvre une stratégie crédible et efficace de non-paiement des rançons, les mesures suivantes sont nécessaires :
● Un renforcement du renseignement financier criminel visant les réseaux d’enlèvements et les circuits de paiement
● La saisie des avoirs et des sanctions à l’encontre des auteurs et de leurs commanditaires
● Une meilleure protection des victimes et une capacité étatique de sauvetage solide [et bien coordonnée]
● Une communication publique claire et responsable — dénuée de propagande et de préjugés — afin de rétablir la confiance
Ces initiatives sont essentielles pour démanteler l’infrastructure économique sur laquelle s’appuient les enlèvements et les autres formes de violence.
Sécurité et justice
Les forces de sécurité doivent accorder la priorité à la protection de la population, en particulier dans les zones rurales, sur les lieux de travail et dans les écoles, plutôt que de se concentrer sur la sécurisation des convois de l’élite. À cet égard, nous saluons la récente décision du gouvernement de rappeler les agents de police affectés à la protection de personnalités et de les redéployer dans les communautés qui ont un besoin urgent de services de police. Cette directive doit être appliquée [de manière cohérente et] sans ambiguïté.
Toutes les injustices, qu’elles soient réelles ou perçues, doivent être analysées avec soin, pleinement comprises et efficacement corrigées. Nous exhortons également le gouvernement à déployer des efforts délibérés et sincères pour indemniser adéquatement les victimes de violence, tout en mettant en place des programmes de réhabilitation pour les auteurs. La justice prospère lorsque les sentiments d’injustice sont pleinement reconnus et véritablement apaisés.
Mettre fin à l’impunité par une application rigoureuse de l’État de droit.
Les actes de violence, qu’ils soient commis par des acteurs non étatiques ou par des individus au sein des institutions publiques, doivent faire l’objet d’enquêtes rigoureuses, de poursuites et de sanctions conformes aux lois en vigueur, sans exception ni « vaches sacrées ». De telles actions judiciaires sont essentielles pour rétablir la légitimité de l’État, renforcer l’État de droit, l’ordre public et la stabilité nationale.
Il est tout aussi essentiel que le gouvernement nigérian fasse preuve du courage nécessaire pour identifier, dénoncer et poursuivre les commanditaires de la violence et de l’insécurité sous toutes leurs formes. Là encore, il ne doit y avoir aucune « vache sacrée ».
Reconstruction des moyens de subsistance et inclusion
Le Nigeria est un membre respecté et actif de l’Organisation internationale du travail (OIT). Nous encourageons le gouvernement à tirer pleinement parti de la Recommandation 205 de l’OIT, qui affirme que l’emploi et le travail décent sont les fondements d’une paix durable. Pour réduire la vulnérabilité et couper les voies de recrutement vers la violence, le Nigeria doit accélérer ses efforts dans les domaines suivants :
● Le développement des compétences des jeunes et la création d’emplois ;
● La transformation économique rurale et le soutien aux petits exploitants agricoles ;
● Des moyens de subsistance résilients face au climat et la rénovation des infrastructures.
● L’extension de la protection sociale aux communautés touchées par les conflits.
Aucune communauté ne doit rester prisonnière de la peur, de la pauvreté [ou de l’exclusion]. Le gouvernement doit donc poursuivre des initiatives inclusives et collaboratives pour relever ces défis sécuritaires surmontables. Nous sommes convaincus que l’OIT et d’autres agences des Nations unies sont prêtes à soutenir les efforts du gouvernement nigérian pour endiguer l’insécurité et redonner espoir aux communautés éprouvées par la violence.
Panser les divisions et rétablir la cohésion
Nous constatons également que l’insécurité a profondément fragilisé les liens sociaux au Nigeria, comme c’est le cas dans de nombreuses autres sociétés confrontées à de tels défis. La paix ne devient véritablement durable que lorsque la dignité est restaurée et que les divisions sont guéries. La consolidation de la paix doit donc inclure :
● Un dialogue authentique et facilité, ainsi que la réconciliation entre les groupes rivaux ;
● Un accompagnement psychosocial et un soutien aux traumatismes pour les enfants, les travailleurs, les personnes déplacées internes et les survivants ;
● Des initiatives de réintégration appuyées par une supervision et une participation communautaires importantes ;
Un effort national soutenu par la solidarité internationale.
Le Nigeria doit faire preuve de leadership et de détermination, mais il ne peut pas affronter seul ces défis. Demander de l’aide pour protéger les citoyens n’est pas un signe de faiblesse, mais une marque de gouvernance responsable. C’est pourquoi la CSI-Afrique exhorte les partenaires régionaux, continentaux et internationaux à intensifier leur coopération afin de garantir :
● La perturbation des flux d’armes illégales
● Le partage de renseignements et le soutien à la formation militaire
● L’assistance humanitaire
● Un financement du développement inclusif, exempt des charges de la dette et des conditionnalités piégeantes qui entretiennent la dépendance
● Une diplomatie guidée par le respect et les principes, et non par les récentes démonstrations d’agression extérieure et de mépris qui portent atteinte à la souveraineté et à la dignité nationale
Solidarité syndicale pour la reconstruction
Le mouvement syndical nigérian reste un pilier de l’unité nationale, de la cohésion sociale et de la résilience démocratique. Nous saluons son engagement constant en faveur de la dignité humaine, de la paix et de la justice sociale. Nous constatons toutefois avec une profonde préoccupation que les travailleurs et les membres des syndicats nigérians figurent parmi les principales cibles et victimes de l’insécurité : enseignants, professionnels de la santé, opérateurs de transport, agriculteurs et fonctionnaires sont quotidiennement exposés aux risques.
La CSI-Afrique réaffirme donc sa solidarité indéfectible avec les syndicats nigérians et son engagement à travailler à leurs côtés pour :
● Défendre les droits et garantir la sécurité au travail et au sein des communautés grâce à l’organisation, à la mobilisation, à la négociation, au renforcement des capacités et à des actions conjointes ;
● Documenter et dénoncer les abus, et exiger des comptes au sein des mécanismes nationaux, continentaux et internationaux ;
● Concevoir des programmes de soutien pour les victimes et les survivants dans les milieux de travail ;
● Mobiliser la solidarité continentale et mondiale en appui aux initiatives syndicales nationales de résilience ;
● Mener un plaidoyer constant pour veiller à ce que les investissements en matière de sécurité ne se fassent pas au détriment des dépenses sociales essentielles.
Enfin, nous réitérons notre appel au gouvernement nigérian afin qu’il agisse avec l’urgence que requiert l’état d’urgence déclaré en matière de sécurité nationale, et ce de manière sincère, inclusive et collaborative. La CSI-Afrique est prête à soutenir toutes les initiatives centrées sur les populations que le gouvernement nigérian mettra en œuvre. La paix reviendra au Nigeria.
Que Dieu bénisse la République fédérale du Nigeria et son peuple laborieux.
Pour et au nom de l’Organisation régionale africaine de la Confédération syndicale internationale (CSI-Afrique).
Akhator Joel Odigie
Secrétaire général
Lomé, Togo.