L’Organisation régionale africaine de la Confédération syndicale internationale (CSI-Afrique, www.ituc-africa.org) exprime sa profonde et pressante inquiétude face à la montée alarmante de la répression et des violences post-électorales en Tanzanie et au Cameroun. Dans ces deux pays, comme dans plusieurs autres nations africaines, les signes d’un recul démocratique sont manifestes : répression étatique, manipulation des processus électoraux, restriction de l’espace civique et politique, perturbation profonde de la vie sociale et économique.
En Tanzanie, la décision du gouvernement d’imposer une coupure nationale des communications, quelques heures seulement après des élections contestées, constitue une grave atteinte au droit à la liberté d’expression et porte un lourd préjudice aux activités commerciales et économiques. L’économie tanzanienne, principal port et carrefour logistique de l’Afrique de l’Est, repose en effet sur une connectivité constante. L’interruption des réseaux de téléphonie mobile et d’Internet, associée aux perturbations des transports, a paralysé les chaînes d’approvisionnement, fragilisé les petits commerçants informels et privé de nombreux travailleurs de leurs moyens de subsistance.
Au Cameroun, la période suivant l’élection présidentielle du 12 octobre a été marquée par des manifestations violentes dans plusieurs villes, des restrictions à la liberté de communication, des arrestations [massives] de manifestants, ainsi que par des informations crédibles faisant état d’un usage excessif de la force par les forces de sécurité. L’opposition a rejeté la réélection annoncée du président Paul Biya, dénonçant de graves irrégularités électorales. Ces événements ont instauré un climat d’instabilité politique et d’incertitude économique, exacerbé les frustrations populaires et profondément perturbé la vie quotidienne des citoyens.
La CSI-Afrique condamne sans équivoque les actions des gouvernements qui ont choisi de recourir à la force et à l’intimidation plutôt que de privilégier le dialogue et la reddition de comptes. Elle exprime également sa profonde inquiétude face au retour des pratiques autoritaires qui sapent les principes de la démocratie ainsi que les fondements du progrès social et économique.
La passivité des communautés économiques régionales (CER), notamment la Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE) et la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC), est tout aussi préoccupante : leurs mécanismes d’alerte précoce sont insuffisants et leurs dispositifs de consolidation de la paix inefficaces. Ces CER doivent dépasser la simple publication de déclarations de circonstance pour s’engager dans des actions concrètes et concertées afin de prévenir et de résoudre les crises qui menacent la paix, les moyens de subsistance et les droits des travailleurs.
Parallèlement, la CSI-Afrique condamne les réactions destructrices de certains groupes de la population qui, pour exprimer leur colère, ont commis des actes de vandalisme, de pillage et d’attaques contre les infrastructures publiques. De tels comportements sont autodestructeurs et contre-productifs : ils fragilisent le tissu social, compromettent les moyens de subsistance et sapent la productivité économique que les citoyens prétendent défendre.
Dans le contexte politique actuel, il est compréhensible que les citoyens ressentent de la frustration et de la colère. Cependant, la CSI-Afrique met en garde contre les actes tels que l’incendie d’infrastructures publiques, le blocage des voies de transport ou les attaques contre les services essentiels, car ils ne font qu’aggraver la souffrance des travailleurs, des femmes et des jeunes dont les moyens de subsistance dépendent de la stabilité et du bon fonctionnement des institutions. Nous reconnaissons qu’il est difficile de faire preuve de retenue [face à l’injustice], mais nous appelons tous les citoyens à canaliser leur colère de manière constructive et à s’abstenir de tout acte de vandalisme ou de destruction de biens publics ou privés. Les moyens non violents restent des outils puissants et efficaces pour exprimer la dissidence. La CSI-Afrique invite donc toutes les parties prenantes aux différends actuels à privilégier le dialogue.
Nous savons pertinemment que lorsque les crises dégénèrent en instabilité, ce sont les travailleurs qui en paient le plus lourd tribut : perte d’emploi, de revenus et de sécurité. Les femmes, qui sont les véritables piliers des économies locales sont exposées à des risques accrus et à une diminution des possibilités de survie et de participation. Les réseaux de transport, les chaînes d’approvisionnement et l’accès aux marchés ont été gravement perturbés. En Tanzanie comme au Cameroun, les économies sont aujourd’hui en grande difficulté et quasiment à l’arrêt, tandis que la peur et l’incertitude ont remplacé le dialogue et la confiance.
La CSI-Afrique appelle l’Union africaine (UA) et les communautés économiques régionales (CER) concernées à agir avec urgence et détermination. Elles doivent notamment mener une médiation crédible, exiger le respect des droits humains et de l’ordre constitutionnel, et veiller à ce que les dirigeants soient tenus pour responsables de la violence et des abus de pouvoir.
Nous rappelons aux gouvernements africains que la stabilité ne peut être fondée sur la répression. Nous exhortons également les citoyens à se souvenir que la liberté ne se défend pas par la destruction. Une fois encore, la CSI-Afrique appelle à un dialogue urgent entre toutes les parties prenantes aux impasses politiques actuelles dans ces pays.
En tant qu’organisation panafricaine représentant les travailleurs, la CSI-Afrique continuera de suivre l’évolution de la situation, d’y réagir de manière appropriée et d’en rendre compte auprès des institutions garantes des normes, notamment la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP), l’Organisation internationale du travail (OIT), les Nations unies (ONU) et d’autres mécanismes crédibles, concernant les violations des droits du travail, de la démocratie et des droits humains découlant de ces crises.
Nous réaffirmons une fois encore notre engagement indéfectible en faveur de la défense de la démocratie participative et multipartite, de la paix, de la justice et du dialogue social, seules voies durables vers la stabilité démocratique et la prospérité partagée, en Tanzanie, au Cameroun, sur l’ensemble du continent africain et dans le monde.
Signé,
Akhator Joel Odigie
Secrétaire général, CSI-Afrique
Lomé, Togo